Quand j’ai eu l’idée de GérerMesATMP, un logiciel SaaS pour aider les entreprises à gérer leurs accidents du travail et maladies professionnelles, je pensais que le plus dur serait le développement technique. J’avais tort. Le plus dur, c’est tout le reste. Voici ce que personne ne vous dit quand vous êtes avocat et que vous décidez de créer un produit tech.
Le choc des cultures : avocat vs startup
En tant qu’avocat, on est formé à la perfection. Chaque mot compte, chaque virgule a une conséquence. On ne publie rien sans l’avoir relu trois fois. Dans le monde du SaaS, la philosophie est l’inverse : expédier vite, itérer, apprendre du terrain.
Ce décalage culturel m’a paralysé pendant des mois. Je voulais que chaque fonctionnalité soit parfaite avant de la montrer à qui que ce soit. Résultat : j’ai passé six mois à peaufiner des détails que mes futurs utilisateurs n’avaient même pas demandés.
Le jour où j’ai accepté de montrer une version imparfaite à trois DRH de confiance, tout a changé. Leurs retours m’ont fait pivoter sur des fonctionnalités que je n’avais pas envisagées. Et les trucs que j’avais peaufinés pendant des semaines ? Ils s’en fichaient complètement.
Le problème de la double casquette
Quand vous êtes avocat et fondateur de SaaS, vous portez deux chapeaux qui ne vont pas toujours ensemble. D’un côté, vos clients cabinet vous paient pour votre expertise et votre disponibilité. De l’autre, votre produit a besoin de votre attention pour évoluer.
J’ai vécu des semaines où un dossier urgent au cabinet me faisait décaler le lancement d’une feature de trois semaines. Et des périodes où mon obsession pour le produit me rendait moins réactif sur mes dossiers juridiques. Il n’y a pas de solution miracle. Il y a des arbitrages permanents.
Ce que j’ai appris : il faut accepter que les deux activités avancent à des rythmes différents. Le cabinet a ses urgences, le SaaS a ses cycles. Essayer de tout faire en même temps à 100%, c’est le meilleur moyen de tout faire à 60%.
La déontologie, cet éléphant dans la pièce
Personne n’en parle dans les articles sur la legaltech, mais c’est un sujet majeur. Quand un avocat crée un produit commercial, la frontière entre activité juridique et activité commerciale devient floue. Et le Barreau a des règles très précises sur ce qu’un avocat peut et ne peut pas faire.
J’ai dû structurer les choses soigneusement. DAIRIA Avocats est le cabinet. GérerMesATMP est une entité distincte. Les flux sont séparés. La communication commerciale du SaaS respecte les contraintes déontologiques. Ce n’est pas simple, mais c’est indispensable.
Si vous êtes avocat et que vous voulez créer un SaaS, parlez à votre Ordre avant de parler à des investisseurs. Sérieusement.
Vendre un logiciel quand on sait vendre du conseil
Vendre une prestation juridique et vendre un abonnement SaaS, ce sont deux métiers totalement différents. En tant qu’avocat, je vends mon expertise, ma réputation, la confiance. Le client achète une relation. En SaaS, le client achète un outil. Il veut un ROI mesurable, une prise en main rapide, un support réactif.
J’ai dû tout réapprendre. Écrire des pages de vente, construire des tunnels de conversion, faire des démos produit, gérer un onboarding utilisateur. Des compétences que la fac de droit ne m’avait clairement pas enseignées.
Mon avantage : je connais intimement le problème que mon produit résout. Quand je fais une démo, je ne récite pas un script. Je parle le langage du DRH parce que je traite ses problèmes juridiques depuis des années. Cette crédibilité terrain vaut tous les growth hacks du monde.
Ce que j’aurais aimé qu’on me dise
Que ça prend deux fois plus de temps que prévu. Que le premier client est le plus dur à convaincre. Que le support utilisateur vous mangera vivant si vous ne l’organisez pas dès le départ. Que la solitude du fondateur est réelle, même quand on a déjà un cabinet qui tourne.
Mais aussi : que c’est la chose la plus excitante que j’ai faite professionnellement. Voir des entreprises utiliser un outil que j’ai conçu pour résoudre un problème que je comprends mieux que quiconque, c’est une satisfaction qu’aucun dossier juridique ne m’a jamais donnée.
Si vous êtes avocat et que l’idée d’un SaaS vous trotte dans la tête, foncez. Mais foncez les yeux ouverts. Ce sera plus long, plus dur et plus cher que ce que vous imaginez. Et ce sera aussi plus gratifiant que tout ce que vous avez fait avant.