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Prescription en droit du travail : délais, points de départ et interruptions

Sofiane Coly Sofiane Coly
10 novembre 2025 8 min de lecture
Prescription en droit du travail : délais, points de départ et interruptions

En droit du travail, la prescription constitue un mécanisme fondamental qui impose au salarié ou à l’employeur d’agir dans un délai déterminé, sous peine de voir son action déclarée irrecevable. Depuis la loi du 14 juin 2013 relative à la sécurisation de l’emploi, puis les ordonnances Macron du 22 septembre 2017, les délais de prescription ont été considérablement raccourcis. Maîtriser ces délais est indispensable pour tout justiciable souhaitant faire valoir ses droits devant le conseil de prud’hommes. Cet article vous propose un tour d’horizon complet des règles de prescription applicables en matière de contentieux du travail.

Le principe général de prescription biennale : l’article L. 1471-1 du Code du travail

L’article L. 1471-1 du Code du travail, dans sa rédaction issue de l’ordonnance n° 2017-1387 du 22 septembre 2017 (en vigueur depuis le 1er avril 2018), pose le principe d’une prescription de deux ans pour toute action portant sur l’exécution du contrat de travail. Ce délai court à compter du jour où celui qui exerce l’action a connu ou aurait dû connaître les faits lui permettant d’exercer son droit.

Ce texte précise toutefois que cette prescription biennale ne fait pas obstacle aux délais de prescription plus courts prévus par le Code du travail. Il s’agit donc d’un délai-cadre, susceptible de céder devant des dispositions spéciales plus restrictives.

A retenir : Depuis le 1er avril 2018, le délai de droit commun pour agir en justice sur l’exécution du contrat de travail est de 2 ans. Ce délai était de 5 ans avant la loi du 14 juin 2013, puis a été réduit à 2 ans, avant d’être confirmé par les ordonnances Macron.

La prescription de 12 mois pour contester la rupture du contrat de travail

L’article L. 1471-1, alinéa 2, du Code du travail fixe un délai encore plus court pour les litiges relatifs à la rupture du contrat de travail. Depuis les ordonnances du 22 septembre 2017, toute action portant sur la rupture du contrat se prescrit par douze mois à compter de la notification de la rupture.

Ce délai de 12 mois s’applique notamment aux contestations portant sur :

  • Le licenciement pour motif personnel (cause réelle et sérieuse, faute grave, faute lourde)
  • Le licenciement pour motif économique
  • La rupture conventionnelle homologuée
  • La prise d’acte de la rupture par le salarié
  • La résiliation judiciaire du contrat de travail

Toutefois, ce délai de 12 mois ne s’applique pas lorsque le salarié invoque la nullité du licenciement pour des motifs discriminatoires, en lien avec du harcèlement moral ou sexuel, ou en violation d’une liberté fondamentale. Dans ces cas, la prescription applicable est celle de 5 ans prévue par l’article 2224 du Code civil.

La prescription triennale des créances salariales : l’article L. 3245-1

L’article L. 3245-1 du Code du travail dispose que « l’action en paiement ou en répétition du salaire se prescrit par trois ans à compter du jour où celui qui l’exerce a connu ou aurait dû connaître les faits lui permettant de l’exercer ». Ce délai de trois ans constitue une dérogation au délai biennal de l’article L. 1471-1, plus favorable au salarié pour les réclamations de nature salariale.

Quelles créances sont concernées par la prescription triennale ?

La prescription de 3 ans s’applique à l’ensemble des créances salariales, c’est-à-dire toutes les sommes dues en contrepartie ou à l’occasion du travail :

  • Les rappels de salaire (salaire de base, primes, commissions)
  • Les heures supplémentaires
  • L’indemnité compensatrice de congés payés
  • Les indemnités de rupture à caractère salarial (indemnité compensatrice de préavis)
  • Les rappels de participation et d’intéressement

Le point de départ et la portée de la demande

L’article L. 3245-1 précise que la demande peut porter sur les sommes dues au titre des trois dernières années à compter du jour de la rupture du contrat, ou, lorsque le contrat est toujours en cours, à compter de la date de la demande en justice. La Cour de cassation a ainsi jugé que la demande en paiement de rappel de salaire peut couvrir la période des trois années antérieures à la date de saisine du conseil de prud’hommes (Cass. soc., 14 décembre 2016, n° 15-22.003).

Les prescriptions spéciales : discrimination, harcèlement et dommages corporels

Le droit du travail prévoit des délais dérogatoires pour certains contentieux particulièrement sensibles :

La prescription de 5 ans en matière de discrimination et de harcèlement

Conformément à l’article 2224 du Code civil, rendu applicable par renvoi, les actions fondées sur la discrimination (articles L. 1132-1 et suivants du Code du travail) et le harcèlement moral ou sexuel (articles L. 1152-1 et L. 1153-1 du Code du travail) se prescrivent par cinq ans à compter du jour où le titulaire du droit a connu ou aurait dû connaître les faits permettant de l’exercer.

La prescription de 10 ans pour les dommages corporels

Lorsque l’action vise à obtenir réparation d’un dommage corporel causé à l’occasion de l’exécution du contrat de travail (accident du travail, maladie professionnelle dans le cadre d’une faute inexcusable), le délai de prescription est de dix ans, conformément à l’article 2226 du Code civil.

Le point de départ de la prescription : une question déterminante

Le point de départ de la prescription constitue souvent l’enjeu central du contentieux. Le principe posé par le Code du travail est celui de la connaissance des faits : le délai court à compter du jour où le demandeur a connu ou aurait dû connaître les faits lui permettant d’exercer son action.

En pratique, la jurisprudence a précisé plusieurs situations :

  • Pour le licenciement : le point de départ est la date de notification de la lettre de licenciement (Cass. soc., 3 février 2016, n° 14-25.109)
  • Pour les rappels de salaire : le point de départ est la date d’exigibilité de chaque créance, c’est-à-dire la date à laquelle le salaire aurait dû être versé
  • Pour la discrimination : le point de départ est la date de révélation de la discrimination au salarié, ce qui peut être bien postérieur aux faits eux-mêmes
  • Pour la rupture conventionnelle : le point de départ est la date d’homologation par la DREETS (anciennement DIRECCTE)
Attention : En matière de discrimination, la Cour de cassation retient une appréciation souple du point de départ. Le salarié peut ne découvrir la discrimination que tardivement, par exemple à l’occasion d’une comparaison avec des collègues. Le délai de 5 ans ne commence alors à courir qu’à compter de cette découverte.

L’interruption et la suspension de la prescription

Plusieurs événements peuvent interrompre le cours de la prescription, faisant courir un nouveau délai de même durée :

Les causes d’interruption

Conformément aux articles 2240 et suivants du Code civil, la prescription est interrompue par :

  • La reconnaissance du droit par le débiteur : un employeur qui reconnaît devoir des rappels de salaire interrompt la prescription (article 2240 du Code civil)
  • Une demande en justice : la saisine du conseil de prud’hommes, même en référé, interrompt la prescription (article 2241 du Code civil)
  • Un acte d’exécution forcée : une saisie-attribution ou une saisie sur salaire interrompt également la prescription
  • La tentative de conciliation ou de médiation : conformément à l’article 2238 du Code civil, la prescription est suspendue pendant la durée de la procédure de médiation ou de conciliation

Les causes de suspension

La prescription peut également être suspendue, c’est-à-dire que le temps écoulé pendant la suspension ne compte pas dans le calcul du délai. Parmi les cas de suspension, on relève notamment :

  • L’impossibilité d’agir par suite d’un empêchement résultant de la loi, de la convention ou de la force majeure (article 2234 du Code civil)
  • La minorité ou la tutelle du créancier
  • La négociation entre les parties en vue d’un accord amiable, dans les conditions prévues par la loi

Les clauses contractuelles et la prescription : limites et interdictions

L’article 2254 du Code civil autorise en principe les parties à aménager conventionnellement les délais de prescription, sous réserve que le délai convenu ne soit ni inférieur à un an ni supérieur à dix ans. Cependant, en droit du travail, cette liberté contractuelle est fortement encadrée.

La Cour de cassation veille à ce que les clauses de réduction de délai ne privent pas le salarié de son droit effectif d’agir en justice. En outre, l’article L. 1471-1 du Code du travail fixe des délais d’ordre public auxquels les parties ne peuvent déroger au détriment du salarié. Toute clause contractuelle ou conventionnelle réduisant ces délais serait réputée non écrite.

Tableau récapitulatif des délais de prescription en droit du travail

Nature de l’action Délai Fondement
Exécution du contrat de travail 2 ans Art. L. 1471-1 C. trav.
Rupture du contrat de travail 12 mois Art. L. 1471-1, al. 2 C. trav.
Créances salariales 3 ans Art. L. 3245-1 C. trav.
Discrimination / Harcèlement 5 ans Art. 2224 C. civ.
Dommage corporel 10 ans Art. 2226 C. civ.

Conseils pratiques : comment sécuriser ses droits face à la prescription

Face au raccourcissement progressif des délais de prescription en droit du travail, il est essentiel d’adopter les bons réflexes pour préserver ses droits :

1. Agir rapidement : Dès la survenance d’un litige (non-paiement d’heures supplémentaires, licenciement contesté, harcèlement), consultez sans tarder un avocat en droit du travail. Le temps joue contre le demandeur.

2. Conserver les preuves : Archivez systématiquement vos bulletins de paie, courriers, courriels et tout document attestant de la relation de travail. Ces pièces seront indispensables pour étayer votre demande.

3. Interrompre la prescription si nécessaire : En cas d’urgence, une simple saisine du conseil de prud’hommes, y compris en référé, suffit à interrompre la prescription et à faire courir un nouveau délai.

4. Vérifier les délais spéciaux : Ne vous fiez pas au seul délai de 2 ans. Selon la nature de votre demande, le délai applicable peut être plus court (12 mois pour la rupture) ou plus long (5 ans pour la discrimination).

La prescription en droit du travail obéit à des règles complexes et mouvantes. Un accompagnement juridique spécialisé est indispensable pour sécuriser ses démarches et éviter la forclusion.

Sources juridiques : Article L. 1471-1 du Code du travail (Légifrance : LEGIARTI000036762126) | Article L. 3245-1 du Code du travail (Légifrance : LEGIARTI000027566295) | Articles 2224, 2226, 2234, 2238, 2240, 2241, 2254 du Code civil | Ordonnance n° 2017-1387 du 22 septembre 2017 | Loi n° 2013-504 du 14 juin 2013 relative à la sécurisation de l’emploi | Cass. soc., 14 décembre 2016, n° 15-22.003 | Cass. soc., 3 février 2016, n° 14-25.109.

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