Je travaille à l’intersection du droit et de la technologie depuis la création de DAIRIA. Et chaque fois que je regarde ce qui se fait en legaltech aux États-Unis ou au Royaume-Uni, puis que je regarde ce qui se fait en France, le décalage me frappe. On a du retard. Beaucoup de retard. Et les raisons ne sont pas celles qu’on croit.
Ce n’est pas un problème de talent. La France a d’excellents avocats et d’excellents développeurs. Le problème est systémique, culturel, et parfois réglementaire.
Le conservatisme du monde juridique français
Le droit est une profession conservatrice par nature, dans tous les pays. Mais le conservatisme du barreau français est d’un niveau supérieur. La déontologie, le secret professionnel et le formalisme créent une culture de prudence qui freine l’adoption technologique.
Exemple concret : quand j’ai présenté DAIRIA IA à des confrères, la première question n’était pas « est-ce que ça marche ? ». C’était « est-ce que c’est conforme au RIN ? » (Règlement Intérieur National du barreau). La conformité avant l’utilité. Je comprends la logique, mais elle inverse les priorités.
Aux États-Unis, les grands cabinets investissent massivement dans l’IA juridique. En France, beaucoup d’avocats utilisent encore Word et des classeurs papier. Pas par manque de moyens, mais par manque de culture technologique. La formation des avocats ne comprend aucun module sérieux sur la technologie, et ça se voit.
« La legaltech française ne souffre pas d’un manque d’innovation. Elle souffre d’un manque d’adoption. Les solutions existent. Les utilisateurs ne suivent pas. »
Le problème du marché
Le marché juridique français est structurellement différent du marché anglo-saxon. Les cabinets sont plus petits, les budgets tech plus faibles, et la culture de l’investissement technologique quasi inexistante.
Un cabinet de 200 avocats à New York peut investir plusieurs millions de dollars dans des outils technologiques. Un cabinet de 10 avocats à Lyon — ce qui est déjà gros en France — aura un budget tech de quelques dizaines de milliers d’euros. Les startups legaltech françaises doivent donc vendre à des centaines de petits cabinets au lieu de quelques gros, ce qui change complètement l’économie du modèle.
Le prix des prestations juridiques joue aussi. En France, les honoraires sont nettement inférieurs à ce qu’on trouve aux États-Unis ou au Royaume-Uni. Résultat : la marge disponible pour investir dans la tech est plus faible. C’est un cercle vicieux : on n’investit pas parce qu’on n’a pas la marge, et on n’a pas la marge parce qu’on n’investit pas dans l’efficacité.
L’accès aux données juridiques : le nœud du problème
La matière première de toute legaltech, ce sont les données juridiques. Textes de loi, jurisprudence, doctrine, conventions collectives. En France, l’accès à ces données est un parcours d’obstacles.
Légifrance est un service public formidable en théorie. En pratique, son API est limitée, mal documentée et peu performante. Les données sont en Open Data, mais dans des formats parfois inexploitables. J’ai passé des semaines à extraire et nettoyer des données qui auraient dû être disponibles en trois clics.
La jurisprudence est encore pire. Des milliers de décisions ne sont pas numérisées. Celles qui le sont ne sont pas toujours correctement indexées. Et certaines bases de données privées — qui facturent cher l’accès — ont des données de meilleure qualité que le service public. C’est un paradoxe insupportable.
Ce qui pourrait changer la donne
Malgré ce constat, je suis optimiste. Plusieurs facteurs sont en train de faire bouger les lignes.
L’IA générative change la donne. Les modèles comme Claude permettent de construire des outils juridiques puissants avec moins de ressources. Ce qui nécessitait une équipe de dix développeurs il y a trois ans peut être fait par deux ou trois personnes avec les bons outils d’IA. Ça démocratise la création de legaltech.
Les nouvelles générations d’avocats sont digital-native. Les avocats qui entrent au barreau aujourd’hui ont grandi avec un smartphone. Ils ne comprennent pas pourquoi ils devraient imprimer un dossier pour le lire. L’adoption technologique viendra naturellement avec le renouvellement générationnel.
La pression économique. Les clients, surtout les entreprises, exigent de plus en plus d’efficacité et de transparence. Les cabinets qui ne s’équipent pas technologiquement perdront des clients au profit de ceux qui le font. La survie économique est le meilleur moteur d’innovation.
La legaltech française a du retard, mais elle a aussi un potentiel immense. Notre système juridique est l’un des plus sophistiqués au monde. Si on réussit à le numériser correctement, les outils que nous créerons auront une valeur considérable, en France et à l’international.