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nouvel entretien préalable

Un nouvel entretien préalable s'impose avant de licencier un salarié ayant refusé une mutation disciplinaire

Sofiane Coly
13 mai 2026 ⏱ 13 min de lecture

Le refus d'une mutation disciplinaire impose un nouvel entretien préalable avant le licenciement

La Cour de cassation, dans son arrêt du 18 juin 2025, vient de trancher une question procédurale majeure pour les employeurs : lorsqu'un salarié refuse une mutation géographique prononcée à titre disciplinaire, l'employeur ne peut pas se contenter de licencier sur le fondement du refus initial sans organiser un nouvel entretien préalable. Cette exigence procédurale, souvent méconnue en pratique, expose les entreprises à un risque de nullité du licenciement et de réintégration du salarié.

Pour les DRH et dirigeants d'ETI, cette décision impose une vigilance accrue dans le traitement des mutations disciplinaires refusées. Le respect scrupuleux de la procédure devient une condition impérative de validité du licenciement, sous peine de contentieux coûteux et de condamnations substantielles.

Le contexte jurisprudentiel : deux procédures distinctes et successives

La mutation disciplinaire : une sanction qui modifie le contrat

La mutation géographique prononcée à titre disciplinaire constitue une sanction au sens de l'article L. 1331-1 du Code du travail. Elle suppose nécessairement que l'employeur ait respecté la procédure disciplinaire préalable, incluant :

  • La convocation à un entretien préalable à sanction (article L. 1332-2 du Code du travail)
  • Le respect d'un délai minimum de cinq jours ouvrables entre la convocation et l'entretien
  • La notification écrite et motivée de la sanction, intervenant au moins un jour franc et au plus un mois après l'entretien préalable (article L. 1332-3)

Cette mutation disciplinaire modifie un élément essentiel du contrat de travail. Le salarié dispose donc d'un droit de refus légitime, qui ne peut lui être reproché en tant que tel.

Le refus de mutation : un nouveau grief distinct

L'arrêt Cass. soc., 18 juin 2025 établit une distinction fondamentale : le refus par le salarié d'exécuter la mutation disciplinaire constitue un grief nouveau, distinct de la faute initiale ayant justifié la sanction.

Cette analyse juridique emporte une conséquence procédurale majeure : l'employeur qui souhaite licencier le salarié pour ce refus doit organiser une seconde procédure de licenciement complète, avec un nouvel entretien préalable. La procédure disciplinaire ayant abouti à la mutation ne suffit pas.

La Cour de cassation casse ainsi l'arrêt d'appel qui avait validé le licenciement, au motif que "le refus par le salarié d'exécuter cette sanction constituait un grief nouveau qui imposait à l'employeur de procéder à un nouvel entretien préalable au licenciement".

Les obligations procédurales pour l'employeur

Première étape : la procédure de mutation disciplinaire

Avant toute chose, l'employeur doit avoir régulièrement notifié la mutation disciplinaire :

  1. Convocation à entretien préalable mentionnant la faculté de se faire assister (article L. 1332-2)
  2. Tenue de l'entretien où le salarié peut présenter ses explications
  3. Notification écrite de la mutation disciplinaire, précisant :
    • Les motifs de la sanction
    • Le nouveau lieu de travail
    • Les modalités d'application (date d'effet, conditions matérielles)
    • La possibilité de saisir le conseil de prud'hommes

Cette première procédure reste soumise au régime général des sanctions disciplinaires, notamment à la prohibition de la double sanction pour les mêmes faits (article L. 1333-2 du Code du travail).

Deuxième étape : le constat du refus et ses modalités

Le refus du salarié doit être formellement constaté. En pratique :

  • Notification écrite du refus par le salarié (lettre recommandée avec AR, courriel, courrier remis en main propre contre décharge)
  • Constat d'absence au nouveau poste à la date fixée, accompagné d'une mise en demeure formelle de rejoindre son poste
  • Documentation probatoire : l'employeur doit constituer un dossier démontrant le refus caractérisé

Le simple fait de ne pas se présenter au nouveau lieu de travail ne suffit pas toujours. L'employeur doit pouvoir prouver que le salarié a eu connaissance de la mutation et a volontairement refusé de s'y conformer.

Troisième étape : la nouvelle procédure de licenciement

C'est ici que l'arrêt du 18 juin 2025 impose ses exigences :

1. Nouvelle convocation à entretien préalable au licenciement

Cette convocation (article L. 1232-2 du Code du travail) doit mentionner :

  • L'objet de l'entretien : envisager un licenciement
  • La date, l'heure et le lieu de l'entretien
  • La possibilité de se faire assister par une personne de l'entreprise ou, en l'absence d'institutions représentatives, par un conseiller du salarié inscrit sur une liste préfectorale
  • La faculté de consulter le dossier disciplinaire

Délai minimal : cinq jours ouvrables entre la présentation de la lettre recommandée (ou remise en main propre) et la date de l'entretien.

2. Entretien préalable

Lors de cet entretien, l'employeur doit :

  • Exposer les motifs du licenciement envisagé : le refus d'exécuter la mutation disciplinaire
  • Recueillir les explications du salarié sur ce refus spécifique
  • Ne pas confondre les deux procédures : l'objet n'est plus la faute initiale (déjà sanctionnée) mais le refus ultérieur

Le procès-verbal d'entretien, même s'il n'est pas juridiquement obligatoire, constitue un élément de preuve indispensable en cas de contentieux.

3. Notification du licenciement

La lettre de licenciement (article L. 1232-6) doit :

  • Être envoyée au moins deux jours ouvrables après l'entretien préalable (délai minimal légal)
  • Viser explicitement le refus de mutation disciplinaire comme motif du licenciement
  • Éviter toute référence ambiguë aux fautes initiales déjà sanctionnées
  • Préciser les éléments de fait constituant le refus (dates, mises en demeure, absence constatée)

La lettre fixe définitivement les limites du litige : aucun grief nouveau ne pourra être invoqué ultérieurement (Cass. soc., 29 novembre 2006, n° 05-40.876).

Les risques contentieux en cas de non-respect

La nullité du licenciement et ses conséquences financières

L'absence d'entretien préalable avant le licenciement pour refus de mutation disciplinaire entraîne la nullité de la procédure. Cette irrégularité de forme emporte des conséquences lourdes :

Indemnité pour irrégularité de procédure : article L. 1235-2 du Code du travail fixe le plafond à un mois de salaire brut. Toutefois, cette indemnité s'ajoute aux autres sommes dues si le licenciement est également jugé sans cause réelle et sérieuse.

Licenciement sans cause réelle et sérieuse : le non-respect de la procédure peut conduire le juge à requalifier le licenciement comme dépourvu de cause réelle et sérieuse, avec application du barème de l'article L. 1235-3 du Code du travail. Pour un salarié de 10 ans d'ancienneté dans une entreprise de 11 salariés et plus, l'indemnité varie de 3 à 10 mois de salaire brut.

Réintégration possible : dans les entreprises d'au moins 11 salariés, si le salarié en fait la demande et que l'employeur refuse, ce dernier devra verser une indemnité ne pouvant être inférieure aux salaires des six derniers mois (article L. 1235-3-1).

Le risque de requalification en licenciement pour faits fautifs déjà sanctionnés

Si l'employeur ne distingue pas clairement, dans la lettre de licenciement, le refus de mutation de la faute initiale, le juge peut considérer qu'il sanctionne deux fois les mêmes faits.

L'article L. 1333-2 du Code du travail prohibe expressément cette double sanction. Le licenciement serait alors annulé, avec toutes les conséquences financières exposées ci-dessus.

Les délais de prescription à respecter

L'action en contestation du licenciement se prescrit par douze mois à compter de la notification du licenciement (article L. 1471-1 du Code du travail).

Pour l'employeur, la mutation disciplinaire comme le licenciement pour refus doivent intervenir dans les délais prescrits :

  • Deux mois maximum pour engager une procédure disciplinaire à compter de la connaissance des faits fautifs (article L. 1332-4)
  • Ce délai s'applique à la convocation à l'entretien préalable, pas à la notification de la sanction

Les bonnes pratiques opérationnelles

Anticiper dès la notification de la mutation disciplinaire

Document à produire : la lettre de mutation disciplinaire doit préciser explicitement que le refus éventuel d'exécuter cette sanction pourra constituer un motif de licenciement, sous réserve du respect d'une nouvelle procédure.

Cette mention, sans valeur juridique contraignante, a une utilité pédagogique : elle informe le salarié des conséquences de son refus et prépare la suite procédurale.

Sécuriser le constat du refus

Timing : laisser au salarié un délai raisonnable pour accepter ou refuser la mutation (généralement 8 à 15 jours selon la jurisprudence relative aux modifications du contrat de travail).

Preuve écrite : adresser une mise en demeure recommandée avec AR demandant au salarié de confirmer sa position par écrit et de rejoindre son poste à une date précise.

Constat d'huissier : en cas d'absence au nouveau poste, un constat d'absence peut être dressé pour documenter le refus d'exécution.

Documenter l'entretien préalable au licenciement

L'employeur a intérêt à :

  • Rédiger un procès-verbal de l'entretien préalable, mentionnant les échanges et les explications du salarié
  • Conserver tous les éléments de preuve du refus (courriers, courriels, attestations de collègues ou managers)
  • Constituer un dossier complet remis au salarié ou tenu à sa disposition avant l'entretien

Rédiger une lettre de licenciement sans ambiguïté

Modèle de rédaction :

"Nous vous avons notifié le [date] une mutation disciplinaire vers [lieu], à titre de sanction pour [faits sanctionnés]. Par courrier du [date], vous avez refusé d'exécuter cette mutation. Malgré notre mise en demeure du [date], vous n'avez pas rejoint votre poste à la date fixée.

Ce refus d'exécuter une décision de l'employeur prise dans l'exercice de son pouvoir disciplinaire constitue une insubordination caractérisée rendant impossible la poursuite de votre contrat de travail.

En conséquence, nous vous notifions votre licenciement pour faute [grave/sérieuse], à effet du [date]."

Points de vigilance :

  • Dater précisément chaque étape
  • Distinguer clairement la faute initiale (déjà sanctionnée) du refus de mutation (motif du licenciement)
  • Qualifier juridiquement le refus (insubordination, refus d'exécuter une décision de l'employeur)
  • Ne pas invoquer à nouveau les faits ayant motivé la mutation disciplinaire

Les alternatives procédurales et leurs limites

Peut-on renoncer à la mutation et licencier directement ?

Certains praticiens suggèrent de renoncer à la mutation disciplinaire et de licencier directement le salarié pour la faute initiale. Cette option présente deux écueils :

  1. Renonciation à la sanction : si l'employeur a notifié la mutation puis y renonce pour licencier, le juge peut considérer qu'il sanctionne deux fois les mêmes faits (violation de l'article L. 1333-2)

  2. Délai de prescription : si les faits sont anciens et que l'employeur a attendu le refus de mutation pour licencier, le délai de deux mois de l'article L. 1332-4 peut être dépassé

Cette stratégie est donc risquée et généralement déconseillée.

La prise d'acte de la rupture par le salarié

Le salarié muté disciplinairement peut prendre acte de la rupture du contrat en invoquant des manquements graves de l'employeur (mutation abusive, harcèlement, etc.).

Dans ce cas, la prise d'acte produit :

  • Les effets d'un licenciement sans cause réelle et sérieuse si les manquements sont établis (Cass. soc., 25 juin 2003, n° 01-42.335)
  • Les effets d'une démission dans le cas contraire

L'employeur doit donc s'assurer que la mutation disciplinaire repose sur des faits matériellement vérifiables et proportionnés.

La transaction post-mutation

En pratique, une rupture conventionnelle ou une transaction peut être négociée après la notification de la mutation disciplinaire, avant le licenciement.

Attention : la transaction doit respecter les conditions de validité de l'article 2044 du Code civil (concessions réciproques) et ne peut porter sur la discrimination ou le harcèlement (article L. 1152-4 et L. 1152-3 du Code du travail).

L'homologation par le conseil de prud'hommes est requise uniquement pour les transactions conclues dans le cadre d'un contentieux déjà engagé (article L. 1235-1).

Jurisprudence complémentaire et doctrine

La distinction entre modification du contrat et changement des conditions de travail

La Cour de cassation distingue traditionnellement (Cass. soc., 10 juillet 1996, n° 93-40.966, dit "arrêt Raquin") :

  • Modification du contrat de travail : nécessite l'accord du salarié (lieu de travail hors secteur géographique prévu, qualification, rémunération)
  • Changement des conditions de travail : s'impose au salarié dans le cadre du pouvoir de direction de l'employeur

La mutation disciplinaire géographique constitue toujours une modification du contrat si elle sort du secteur géographique initialement prévu. Le refus du salarié est donc légitime, mais peut justifier un licenciement selon une procédure spécifique, désormais clarifiée par l'arrêt du 18 juin 2025.

Le cumul des procédures et le délai raisonnable

L'employeur doit veiller à ne pas laisser s'écouler un délai excessif entre le refus de mutation et l'engagement de la procédure de licenciement. Un délai déraisonnable peut être analysé comme une acceptation tacite du refus ou une renonciation à sanctionner.

En pratique, un délai de 15 à 30 jours entre le constat du refus et la convocation à l'entretien préalable au licenciement paraît raisonnable.

La charge de la preuve

En cas de contentieux, l'employeur supporte la charge de la preuve :

  • De la régularité de la procédure disciplinaire initiale (mutation)
  • Du refus caractérisé du salarié d'exécuter la mutation
  • Du respect de la seconde procédure de licenciement

Le juge contrôle la réalité des faits et la proportionnalité de la sanction initiale (mutation) comme du licenciement ultérieur.

Synthèse opérationnelle

L'arrêt Cass. soc., 18 juin 2025, impose aux employeurs une rigueur procédurale accrue dans la gestion des mutations disciplinaires refusées. Les étapes à suivre sont désormais :

Étape Action Délai Document-clé
1 Convocation entretien préalable à sanction 5 jours ouvrables avant entretien Lettre RAR mentionnant assistance possible
2 Entretien préalable et notification mutation disciplinaire 1 jour franc à 1 mois après entretien Lettre motivée de mutation
3 Constat du refus du salarié Délai raisonnable (8-15 jours) Mise en demeure, constat d'absence
4 Convocation nouvel entretien préalable au licenciement 5 jours ouvrables avant entretien Lettre RAR mentionnant assistance
5 Entretien préalable au licenciement - PV d'entretien (recommandé)
6 Notification du licenciement 2 jours ouvrables minimum après entretien Lettre RAR fixant les limites du litige

Le respect scrupuleux de cette double procédure conditionne la validité du licenciement et limite drastiquement les risques contentieux. Les DRH et dirigeants ont intérêt à systématiser cette approche et à documenter chaque étape avec soin.

Le cabinet DAIRIA accompagne les employeurs dans la sécurisation juridique de ces procédures complexes, de la rédaction des actes à la représentation contentieuse en cas de litige prud'homal.


Références juridiques

Code du travail

  • Article L. 1331-1 : définition de la sanction disciplinaire
  • Article L. 1332-2 : entretien préalable à une sanction disciplinaire
  • Article L. 1332-3 : délais de notification de la sanction disciplinaire
  • Article L. 1332-4 : prescription des faits fautifs (deux mois)
  • Article L. 1333-2 : interdiction de la double sanction pour les mêmes faits
  • Article L. 1232-2 : convocation à l'entretien préalable au licenciement
  • Article L. 1232-6 : notification du licenciement
  • Article L. 1235-2 : indemnité pour irrégularité de procédure
  • Article L. 1235-3 : barème d'indemnisation pour licenciement sans cause réelle et sérieuse
  • Article L. 1235-3-1 : indemnité en cas de refus de réintégration
  • Article L. 1471-1 : prescription de l'action en contestation du licenciement (douze mois)
  • Article L. 1152-3 et L. 1152-4 : nullité des transactions portant sur harcèlement et discrimination

Jurisprudence

  • Cass. soc., 18 juin 2025 : obligation d'un nouvel entretien préalable avant licenciement pour refus de mutation disciplinaire
  • Cass. soc., 10 juillet 1996, n° 93-40.966 (arrêt Raquin) : distinction modification du contrat / changement des conditions de travail
  • Cass. soc., 25 juin 2003, n° 01-42.335 : effets de la prise d'acte de la rupture
  • Cass. soc., 29 novembre 2006, n° 05-40.876 : lettre de licenciement fixant les limites du litige

Code civil

  • Article 2044 : transaction et concessions réciproques

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